La fiction que je vais vous
narrer est celle d’un petit garçon né dans une famille banale, une famille ordinaire, comme toutes les familles avant qu'elles ne changent.
Un père méchant, des fois
violent, mais pas de la violence qui détruit, de la violence d’un gamin qui a
vécu dans la guerre ou il y perdit son frère et lui mutilé de guerre par un impact de balle.
De la violence d’un manque d’éducation. De la violence car il était devenu
intolérable à tout, au bruit, aux blagues, à la nudité dans les films, au temps qui passe.
Il épousa une femme, qui lui
donna trois enfants. Le premier avait une facilité d’esprit, d’analyse, de
compréhension. C’est parce qu’elle avait mangé des pommes ironisait-elle.
Le troisième, était accompagné à
la naissance d’un trisomique qui fût éliminé de suite car à l’époque cela non
seulement ce faisait, mais il n’y avait aucune vilénie à le faire. Lui il
suivit le premier dans ses traces. Mêmes aptitudes.
Et entre ces deux, celui dont je
vous raconte l’histoire, était plutôt joueur, habile, instinctif, rebelle,
dissipé, il aurait pu faire n’importe quoi, d’une adaptation à tout sans
commune mesure. Mais, il ne pensait qu’à jouer. Il avait envie de liberté.
Son enfance fût marquée très tôt par des comportements différents envers lui et ses deux frères. Du temps qu’il se souvienne, déjà à l’âge de cinq ans, on lui fit comprendre qu’à Noel gâter ses frères et pas lui n’était dû qu’à son comportement et que cela devait lui servir de leçon.
De gaucher on l’obligea à devenir droitier, je pense que ça a
dû le perturber. On lui tapait sur la main, sur les doigts, pour qu’il ne
recommence plus. Il n’avait pas le choix. La punition c’était dans le coin de
la cuisine, sans bouger, les mains sur la tête, pendant une heure.
Aux anniversaires, pendant que
ses frères recevaient des jouets, lui ne recevait rien. « Pas
gentil » qu’ils lui disaient, tu ne mérites que des claques. De ces mots
non dénués de sens, arriva une réalité bien triste. Aux réprimandes commença à
se mêler les premières fessées. Puis se fut les claques. De plus en plus
violentes. Puis arriva les insultes mêlées aux claques.
Vers l’âge de sept ans on l’amena chez un psychiatre. Juste pour voir s’il était normal. Juste pour se donner bonne conscience de ne pas élever un débile. Juste pour justifier les coups, et ne pas avoir de regrets face à ce qu’ils considéraient être nécessaire.
Le
résultat des tests justifia une entière responsabilité de son comportement. Le
petit le vécu dans l’indifférence, comme cela à toujours été le cas. Peu importe
ce qu’il dit, ce qu’il pense, ce qu’il fait, tout était de travers, tout était
mal, tout le monde le considérait comme un raté.
Il devait le supporter,
l’encaisser sans broncher, surtout ne rien dire, au risque de voir pleuvoir les
coups. Il essaya de faire des efforts, mais son envie de liberté prenait le
dessus. Son envie de vivre autre chose devenait chaque jour plus fort, créant
ce fossé, cet abime, cette incompréhension qui écartait de plus en plus ce
gamin de sa famille.
Puis un jour, toujours dans ses
sept ans, las des problèmes, ses parents l’emmenèrent devant l’orphelinat du
quartier. On lui fit comprendre qu’ils étaient prêts à l’abandonner, qu’ils
n’en voulaient plus, que de toutes façons il n’avait jamais été désiré. Qu’il
fût né par erreur, que sa mère aurait mieux fait de faire dans la culotte que
de le mettre au monde. Que ceci devait servir de leçon et que la prochaine fois
il n’y couperait pas.
Le pauvre gosse n’avait qu’un mot à la bouche « pardon » qu’il répétait sans cesse en pleurant. Pour lui faire oublier ce passage, ils lui achetèrent un hamster. Hamster qui disparut dans le terrier d’une taupe au jardin. A ce moment là il passa des coups aux insultes.
T’es un crétin, un merdeux, le dernier des imbéciles. T’es même pas
foutu de garder un hamster. Les insultes passaient au-dessus de sa tête et
c’était déjà mieux que des coups. Mais là aussi les insultes devinrent de plus
en plus violentes.
Un jour en partant en vacances, dans la voiture et en traversant un petit village, le père vit un clochard. Tien regardes tu finiras comme lui, dans la rue ou sous un pont, ton futur métier, et ne compte pas sur nous pour t’aider.
Quand ses frères partaient s’amuser, lui devait
rester à la maison. Punit !! de quoi il ne le savait pas, il ne le savait
jamais d’ailleurs. On le canalisait pour éviter le pire. Le pire de quoi ?
Une autre fois ils emmenèrent les garçons au cinéma. Lui deva retourner à la maison avec sa mère. Une punition de plus ! Une humiliation de plus. Ils ont mérité de regarder le film, pas lui, sans autre explication.
Puis arriva l’adolescence. Les
frères en vadrouille, lui à la maison. Tu sortiras quand on te l’autorisera.
Sans raison, sans motif, juste pour le mettre à l’écart, pour lui faire
comprendre qui commande à la maison, qui est le chef, qui a l’autorité de décider.
Son envie de s’évader, de prendre
le large était si grande que sa scolarité prit une claque aussi. La même claque
qu’il avait dû accepter à répétition toutes ces années. Alors on le sortit de
l’école, on lui fit faire une formation en comptabilité. Puis il passa
comptable dans une société d’expertise-comptable.
Enfin un avenir qui lui souriait,
mais pour autant un avenir non désiré, ne correspondant pas à se qu’il voulait.
Il aurait préféré faire le clown dans un cirque ou devenir chanteur. S’il avait
dit cela, son père l’aurait probablement tué.
Il est devenu majeur. Oh juste
de quelques mois. Mais pour lui, cela sentait la liberté, cela respirait un
avenir meilleur. Puis il fit la connaissance d’une fille. Il m’a dit qu’elle
était aussi belle que sa mère, douce, calme, tendre. Ils passaient des heures à
se promener, main dans la main. Un amour qu’il n’avait jamais reçu de la sorte.
Pour lui c’était une princesse, sa princesse.
Alors il décida, après plusieurs
mois de la présenter à ses parents. Sa mère était présente, puis son père
rentra du travail. Qui c’est ? qu’est-ce qu’elle fout ici ? de quel
droit tu emmènes quelqu’un ici ? puis il lui intima de dégager de son
appartement, qu’elle n’était pas la bienvenue.
Trop, c’était trop pour le gars.
Il avait supporté les claques, les insultes, mais jamais une telle honte
d’avoir des parents si ignobles. Alors le lendemain il fit sa valise et voulu
partir, quand son père se mit devant lui. Si tu parts ne reviens jamais plus
ici car tu ne seras plus mon fils, les yeux remplis de colère et de haine, les poings levés comme s'il voulait en plus le cogner.
Après tout ce qu’il a vécu comme
souffrance, comme peine, comme honte, est-ce que les paroles de son père
avaient encore un sens à ses yeux ? je ne le crois pas. Il voulait fuir
cet environnement, cet endroit devenu toxique, ou la haine et l’amertume
régnait au quotidien. Ou l’amour parental n’avait jamais eu de sens pour lui, n’avait
jamais été dirigé vers lui.
Sa décision était prise et pour
une fois dans sa vie il fit ce pas, ce premier pas vers la liberté. Ce premier
pas vers l’indépendance. Malheureusement pour lui, son premier amour déménagea avec ses
parents dans une autre région et il se trouva seul face à cette nouvelle
épreuve.
Mais peu importe, il laisse
derrière lui 21 ans de souvenirs abjects et nauséabonds. Puis arriva un autre
amour, platonique. Une fille maquillée façon Nina Hagen, Picasso se serait
retourné dans sa tombe, une fille presque illettrée, sans éducation. Mais pour
lui c’était mettre la honte à ses parents en retour.
Un mariage raté. Les parents ne
sont pas venus prétextant un malaise de la mère. Un mariage qui ne dura que
quelques mois. Puis se fût la séparation et le divorce. Il s’en fout. Il veut,
il fait, il ne regarde pas à l’erreur, il ne calcul pas. Il s’autorise tout ce
qu’on lui avait interdit toutes ses années. Il grimpe, il plonge, il remonte,
il souffre encore mais c’est de ça faute alors ça passe.
Il travailla d’entreprise en entreprise. Se forma, devient expert dans son job. Et puis un jour on lui proposa de travailler en Afrique noire. Chef-comptable, un salaire cinq fois supérieur à celui qu’il touchait. Comment hésiter ? Pourquoi hésiter !
Partir, être loin des êtres qui lui ont fait tant de mal, le voilà qui
maintenant tient sa revanche sur son passé. Alors oui, il part. sans remords,
sans regrets, sans un regard vers le passé, juste une douce impression d’être
quelqu’un d’autre. Une métamorphose, un renouveau.
Ces années de vacances, comme il
les décrivait, lui apporta sérénité, bien être, bienveillance, bonheur. Il
profita de cet environnement chaud, humide, pas seulement pour travailler, mais
également pour voyager à l’intérieur du pays. Faire des connaissances,
apprendre les coutumes, gouter à un maximum de plats. Cela le fit grandir, pas
en taille, mais en savoir, en connaissance, en culture, en simplicité, en
amitié.
On lui annonça par courrier que
sa grand’ mère était décédée. Qu’il n’avait surtout pas besoin de se déplacer
car elle était déjà enterrée, rien d’autre. Triste nouvelle pour lui car il
l’aimait bien, elle lui avait appris à cuisiner de bons petits plats. Il ne lui
en reste qu’un vague souvenir, aucune photo, rien.
Les années passèrent, puis dans
un pays voisin, un coup d’état. Puis un autre coup d’état dans un autre pays
voisin. La situation se dégradait un peu partout. Magouille, pot de vin,
subtilisation de fonds provenant de l’aide internationale au profit des dirigeants
du pays était devenu un sport journalier. La population elle, elle souffre. En
silence, mais pas longtemps, le temps de se réveiller, de comprendre que la révolution était la solution. Puis devant l’importance de ce changement, il
décida de rentrer.
Il trouva un appartement, un nouveau job de chef-comptable. Ses qualités, ses connaissances l’ont promu directeur financier. Le voilà devenu un autre homme. Un homme responsable, aimant diriger les autres, les former, les soutenir. On lui proposa un test Q.i. comme il en existe un peu partout. Le résultat un Q.i. de 141, si seulement ses parents pouvaient voir cela.
Lui qui était considéré comme un
imbécile, un idiot, un bon à rien, comme quelqu’un qui n’arrivera à rien. Et
bien pour lui la vérité est tout autre, et il en est fière. Fière de cette
réussite, seul, sans soutien, sans aide. Fière de démontrer qu’avec de la
volonté, de la persévérance on peu y arriver, certes il y a bien des obstacles
à bousculer, mais quand tu es dans une barque si tu arrêtes de ramer tu
n’arriveras jamais à bon port, et ne compte pas sur les poissons pour te
pousser.
Jour après jour, pierre après pierre, il a construit sa vie, seul, avec acharnement, prenant, donnant, partageant sans compter, pour le plaisir, pour son bien-être, pour un avenir durable, par respect pour la vie et pour ce qu'elle apporte.
Ce qui un jour devait arriver, arriva. Son frère lui téléphona pour lui annoncer le décès du père. Il lui demanda s’il se déplacera pour assister aux funérailles. Bien qu’il ne l’ait plus vu depuis de nombreuses années, il décida d’y aller. Il y assista, sans sourciller, sans regarder le cercueil, comme si c’était celui d’un inconnu. Aucune émotion, juste de l'indiférence.
Il me raconta cette soirée, les regards curieux posés sur lui, de
voir débarquer un disparu, un insensible à cette situation. Mais que savaient-ils de son passé ? Rien. Que savaient-ils de la souffrance qu’il a
accumulé ? Rien. Alors oui il était là, bien là, mais la tête ailleurs,
le regard vide, ignorant l’instant présent, ignorant les autres. Sa mère tenta une approche. Elle
osa lui demander « Pourquoi ce silence ? Pourquoi plus de
nouvelles ? Pourquoi cette haine ? »
Il lui répondit simplement
« Ma souffrance je ne l’ai jamais partagée, la douleur de ces années à vos
cotés auraient pût me tuer, m’anéantir, toi tu n’as rien dit, tu n’as rien
fait, tu étais complice » Puis il salua les présents et s’en alla.
Il ne revit pas sa mère, mais il
alla quand même à son enterrement. Ce jour-là, à ses frères il dit « Pour
vous, une page se tourne encore une fois, pour moi il y a longtemps que les
pages se sont tournées et le livre refermé, rangé, oublié, de mon deuxième
livre personne n'en fait partie »
Aujourd’hui il vit une retraite
bien méritée, pas dans le super luxe, mais d'une pension qui le met à l'abris du besoin, dans la sérénité
d’une vie accomplie et bien remplie.
Je ne sais s’il y a une moralité
à cette histoire, lui ne me l’a pas dit, il n’en dira rien, ce sera un secret,
son secret, il me donna juste un regard malicieux, tendre et plein d’amour et je
dois me contenter de cela.
Est-ce réellement une fiction ?
Je ne sais plus quoi penser, le doute m’envahit. Une larme perle.
