Chapitre III - La fille aux yeux de verre


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Chapitre II - Le nabot


Ce récit, tiré de plusieurs pamphlets, nous raconte les histoires d’un petit village médiéval, proche de Paris, entre les années 1300 et 1350. Certains nous ont assuré qu’elles sont vraies, réelles, que les faits relatés ont bien existés comme dans toute histoire.

Nous sommes encore au temps des Francs. La cité, faite de maisons étroites, donnent sur la rue par leur mur pignon et ont souvent une boutique au rez-de-chaussée. Elles s’élèvent en hauteur pour l’habitation donnant vue sur ses rues étroites et sombres. Toutes les maisons ne sont pas dédiées au commerce. Celles qui n’ont pas de commerce ont souvent une étable ou une grange créant ainsi un mélange de vie urbaine et de vie rurale.

A cette époque, point de sanitaire. Le tout à l’égout ne fut inventé que quelques siècles plus tard. Les besoins se faisaient dans des pots. Ces mêmes pots que l’on vidait par la fenêtre au petit matin dans les rues en terre battue les transformant en rues boueuses.

Malheur au passant inconscient qui n’y prenait garde, il risquait un arrosage d’urine dans l’indifférence et le mépris le plus total. Cette cité comme d’autres, sentait mauvais, une odeur âcre vous prenait à la gorge, amplifiée par les quelques rayons de soleil qui pouvaient y pénétrer.

A part la seigneurie, qui vivait dans l’opulence, grâce à leurs fermiers, il y avait cette catégorie de privilégiés, habitants de ces maisons. Ces femmes et ces hommes qui consacraient leur vie à servir ces nobles pour n’en récupérer que des miettes, mais suffisant à les nourrir.

Et puis il y avait les autres, les indésirables, les mendiants, ceux que l’on considérait comme de la vermine, mais fort utile dans les tâches les plus dures, les plus horribles, ces taches qui vous fragilise le corps au point de le rendre inapte à tout. Alors on les acceptait même avec dégout.

Pour ceux-là point d’habitation, ils vivaient dans la rue, dans les ordures en décompositions qui donnent chaud le temps d’une nuit. Certains au fond de la forêt, sur de la mousse ou de fines branches de bois, au risque de se faire dévorer par les loups.

D’autres plus chanceux, mais rare, trouvaient refuge dans une grange ou une étable, quand l’habitant l’y autorisait en échange d’un travail harassant.

C’est une époque où la médecine ressemblait plus à du charlatanisme. On y pratiquait des méthodes qui aujourd’hui vous enverraient en prison pour des années. Les saignées sur des corps malades ont souvent propulsées la personne vers une destinée mortelle plus rapidement qu’une hypothétique guérison. La mort, bien que prévisible était plus attribuée à un phénomène extérieur, un chat noir devant la porte, une personne ayant une mauvaise pensée envers le malade, plutôt que d’en attribuer la cause à ces remèdes farfelus.

Un matin de juin, une femme accoucha chez elle avec l’aide de nombreuses voisines. Ce bébé d’à peine 1,5 kg avait une allure bizarre. Il était tordu, recroquevillé, déformé. Le corps en forme de Z. il n’en fallut pas plus pour qu’une des présentes lança que c’est l’œuvre du diable. Partons ou nous serons maudites et le malheur va s’abattre sur nous et nos familles criait-elle en courant vers la sortie.

Des siècles plus tard ont su que la scoliose dorsale n’était pas l’œuvre du diable, que cela pouvait même se guérir. Mais à cet instant, même ceux qui se disaient être les médecins les plus aguerris auraient réagi de la même manière que ces femmes étant dans l’ignorance la plus totale sur le sujet.

Alors abandonnée, cette laissée pour compte, enveloppa le bambin d’un petit linge blanc, traversa le village et alla le déposer au bord de la route, près de la forêt. Elle pensa que si c’était vraiment l’œuvre du diable, alors autant que les loups en fassent leur festin.

Certes aujourd’hui nous trouvons cela horrible, mais à cette époque c’était monnaie courante. On se débarrassait des nouveaux nés de cette manière, même si l’enfant était normal mais que sa seule présence n’était pas voulue.

Une nourrice en mal d’enfant, qui venait de perdre ses six garçons d’une maladie infectieuse, comme cela arriva très souvent, ramassa ce petit corps décharné, déformé, et l’emmena avec elle.

 Personne ne le su. On attribua sa disparition à une meute de loups qui traversait la région.

Les années passèrent puis un jour, un homme, pas plus haut que le mètre, recroquevillé sur lui-même et marchand avec difficulté, s’approcha du village. Sa mère adoptive avait certainement dû lui raconter comment elle l’a trouvé, l’endroit ou il avait été déposé, car sa venue n’avait qu’un seul but, retrouver sa véritable mère pour lui demander explication.

Peine perdue, elle était décédée depuis de nombreuses années, de faim, de maladie, personne ne put donner la réponse. La forme de ses guibolles complètement vrillées, de son torse, petit, tordu, écrasé, était surmonté à la hauteur du coup près de l’épaule gauche, d’une immense boule. Atteint non seulement de la scoliose, il était également devenu bossu.

La rumeur fila bon train, attira tous les curieux du village, voir le monstre était devenu une attraction. On le surnomma le nabot, le bossu, le diable. On le regardait avec insistance mais personne n’osa s’approcher, le toucher. Lui parler risquait de vous transporter en enfer. L’ignorance régnait en maitre. Lui s’en amusait.

Pour survivre il allait sur la place des différents marchés. Touchez ma bosse, criait-il, elle vous portera chance en réclamant quelques piécettes au passage. Personne n’osa s’approcher mais quand cela se faisait, c’était du bout d’un doigt. La peur d’une contagion, peur qu’un sort machiavélique traverse le corps et vous rende fou. Peur de se retrouver en enfer avec lui.

Alors de la curiosité il passa au rejet. On commença à le détester, à le craindre, car comme partout, quand on a peur ont fini par raconter n’importe quoi. Des histoires qui le concernait alors qu’on ne le connaissait pas. On finit par lui attribuer la faute aux mauvaises récoltes, aux maladies, à la mort d’un homme dans son sommeil.

Quand une femme accouchait, elle ne devait surtout pas penser à lui, au risque de voir son enfant dans le même état. La bêtise, l’illettrisme, la stupidité, la rumeur, l’ignorance aggravait son cas. On finit par lui attribuer toutes les turpitudes du moment. Ça arrangeait tout le monde. Voilà le coupable idéal. Il est venu des enfers, son corps le prouve.

Les villageois ne désiraient plus qu’une seule chose, retrouver leur vie d’avant cette venue qui les avait métamorphosés. Cette présence devenue indésirable par la perte de leurs anciennes habitudes. Cette bête immonde qui selon les dires les mèneraient à leur perte.

Un matin, alors qu’il dormait dans un champ, les villageois sur précipitèrent sur lui. On le bâillonna, on le ligota, puis on l’emmena sans autre forme de procès vers le pilori. On l’accusa ensuite de tous les malheurs du village. Chaque femme, chaque homme qui avait un reproche à formuler pour une chose qui lui était arrivé l’accusa d’en être le responsable en passant à tour de rôle devant lui. On l’accusa même des méfaits des années précédentes bien qu’il n’avait pas été là. C’est le diable, vous comprenez, et avec le diable tout est possible.

Nabot ! avoue que tu es responsable de tous ces crimes. Avoue pour qu’on en finisse. Mais que devait-il avouer puisqu’il était innocent. A travers ses yeux je voyais la foule, qui au fils des jours passa de la curiosité à l’angoisse, au doute, à la haine, puis à la vindicte.

Après cette démonstration de haine vint les jets de tomates, puis de pierre, la foule ne se refusant aucune limite. Il faut le battre, l’écorcher vif, l’écarteler, des mots lancés par la foule qui se déchaine. Des mots encore des mots, et des tortures à l’époque il y en avait des centaines. Pourtant, personne n’osa s’approcher de lui pour les pratiquer.

Le bougre, il regardait la foule d’un léger sourire ne comprenant pas vraiment cette haine alors que quelques jours auparavant il était une curiosité. On le laissa ainsi plusieurs jours, sans manger, sans boire, et quand il réclamait un peu de nourriture, on lui lançait des tomates à la figure en disant tien mange et en rigolant. Il n’avait plus d’autre choix que de faire ses besoins dans sa culotte déjà humide d’urine.

Personne n’osa mettre son exécution en route, et les jours passant, l’odeur infecte qu’il dégageait, finit par repousser les gens. Le pilori régnait seul au milieu de la place du village. Plus personne ne s’en approcha. Alors on le libéra et on le jeta dans un cachot au fond d’un trou. Un soir, à minuit précis, le nabot ordonna au temps de s’arrêter.

C’est peut-être de là que vient l’expression, le crime de minuit. Qui sait ?

Quand les gens se levèrent, point de soleil, la nuit régnait en maître. Comment cela est-il possible. Ils firent venir des sorciers, des sorcières, mais aucun résultat. La nuit persistait. Il devenait impossible de savoir si c’était l’heure de dormir, de se lever, d’aller aux champs. Les semences ne prenaient plus. Les autres récoltes flétrissaient. La famine gagna le village, le pays. Les gens devenaient fous. Les morts s’amoncelaient.

Un homme se rappela que quelque part un nabot s’y trouvait enfermé dans une cage. Il alla le trouver. Nabot est-ce toi ? cette noirceur est-ce toi ? je suis le seul du village qui n’ai jamais rien dit contre toi, n’ai jamais rien fait, tu peux me parler.

Le nabot lui répondit qu’au fond de son trou la lumière n’est jamais venue. Et si cette noirceur c’est étendu au reste du monde ça doit être par punition.

L’homme couru en rendre compte aux survivants, rapportant les mots du nabot. Nous allons tous mourir si nous ne faisons rien. La décision fut immédiatement prise, il faut libérer le nabot, lui demander pardon du mal qu’on lui a fait, ce qui fut fait dans la foulée.

On lui prépara un bain chaud, de nouveaux vêtements qu’il fallut adapter à son corps, on lui apporta à manger, ceux qui étaient encore présent vinrent lui caresser la bosse, pas du bout d’un doigt, non, des deux mains même.

A minuit précis, le nabot ordonna alors au temps de reprendre son court. Le lendemain matin, tous les survivants lui rendirent visite, s’excusèrent, on lui offrit tout ce dont il avait besoin. On l’assistait, on l’aidait. On lui rendait visite du monde entier, car maintenant il était craint.

On lui proposa des fortunes, des maisons, des terrains, des femmes, des animaux, il refusa tout. Il ne demanda qu’une chose en retour, c’est que son infirmité comme celle de ses semblables ne soient plus vilipendé, que le respect à son infirmité soit reconnu.

Il voulu une petite maison en bois près de la forêt, une brebis pour le lait, quelques poules pour les œufs. Tout cela lui fut offert de bonne grâce en espérant ne plus subir la noirceur d’une nuit sans lendemain. Il y vécu plusieurs années et ne posa en retour qu’une dernière volonté, celle d’être enterré près de sa véritable mère. Cette demande fut soigneusement consignée pour qu’elle ne soit pas oubliée.

La durée de vie des paysans était courte, le dur labeur des champs y étant pour quelque chose, la malnutrition et les maladies également. Mais que dire d’une personne dont le corps déformé refusait tout acte violent ou pénible. Alors oui, pour ceux-là la durée fut divisée par deux. Il mourut jeune pour nous mais vieux pour cette époque.

Quand la nouvelle fut rapportée, les villageois se précipitèrent pour emporter son corps, bruler sa cabane en bois, assassiner tous les animaux. Son corps fut apporté à un bourreau qui le découpa en morceaux. Chaque partie fut envoyée dans des destinations opposées et lointaines avec pour ordre de les réduire en cendres et qu’elles soient ensuite dispersées par le vent.

Voici comment prit fin la vie d’un homme qui n’avait jamais voulu qu’une chose, retrouver sa mère et sa terre natale. Dans la semaine qui suivit ces actes, la peste noire traversa le pays qui décima la population entière. Un seul homme survécu, celui qui le sorti du cachot, celui qui ne l’a jamais vilipendé, et si cette histoire rédigée en pamphlets nous est parvenue c’est bien grâce à lui.


Chapitre I - Revanche


La fiction que je vais vous narrer est celle d’un petit garçon né dans une famille banale, une famille ordinaire, comme toutes les familles avant qu'elles ne changent.

Un père méchant, des fois violent, mais pas de la violence qui détruit, de la violence d’un gamin qui a vécu dans la guerre ou il y perdit son frère et lui mutilé de guerre par un impact de balle.  De la violence d’un manque d’éducation. De la violence car il était devenu intolérable à tout, au bruit, aux blagues, à la nudité dans les films, au temps qui passe.

Il épousa une femme, qui lui donna trois enfants. Le premier avait une facilité d’esprit, d’analyse, de compréhension. C’est parce qu’elle avait mangé des pommes ironisait-elle.

Le troisième, était accompagné à la naissance d’un trisomique qui fût éliminé de suite car à l’époque cela non seulement ce faisait, mais il n’y avait aucune vilénie à le faire. Lui il suivit le premier dans ses traces. Mêmes aptitudes.

Et entre ces deux, celui dont je vous raconte l’histoire, était plutôt joueur, habile, instinctif, rebelle, dissipé, il aurait pu faire n’importe quoi, d’une adaptation à tout sans commune mesure. Mais, il ne pensait qu’à jouer. Il avait envie de liberté.

Son enfance fût marquée très tôt par des comportements différents envers lui et ses deux frères. Du temps qu’il se souvienne, déjà à l’âge de cinq ans, on lui fit comprendre qu’à Noel gâter ses frères et pas lui n’était dû qu’à son comportement et que cela devait lui servir de leçon.

De gaucher on l’obligea à devenir droitier, je pense que ça a dû le perturber. On lui tapait sur la main, sur les doigts, pour qu’il ne recommence plus. Il n’avait pas le choix. La punition c’était dans le coin de la cuisine, sans bouger, les mains sur la tête, pendant une heure.

Aux anniversaires, pendant que ses frères recevaient des jouets, lui ne recevait rien. « Pas gentil » qu’ils lui disaient, tu ne mérites que des claques. De ces mots non dénués de sens, arriva une réalité bien triste. Aux réprimandes commença à se mêler les premières fessées. Puis se fut les claques. De plus en plus violentes. Puis arriva les insultes mêlées aux claques.

Vers l’âge de sept ans on l’amena chez un psychiatre. Juste pour voir s’il était normal. Juste pour se donner bonne conscience de ne pas élever un débile. Juste pour justifier les coups, et ne pas avoir de regrets face à ce qu’ils considéraient être nécessaire.

Le résultat des tests justifia une entière responsabilité de son comportement. Le petit le vécu dans l’indifférence, comme cela à toujours été le cas. Peu importe ce qu’il dit, ce qu’il pense, ce qu’il fait, tout était de travers, tout était mal, tout le monde le considérait comme un raté.

Il devait le supporter, l’encaisser sans broncher, surtout ne rien dire, au risque de voir pleuvoir les coups. Il essaya de faire des efforts, mais son envie de liberté prenait le dessus. Son envie de vivre autre chose devenait chaque jour plus fort, créant ce fossé, cet abime, cette incompréhension qui écartait de plus en plus ce gamin de sa famille.

Puis un jour, toujours dans ses sept ans, las des problèmes, ses parents l’emmenèrent devant l’orphelinat du quartier. On lui fit comprendre qu’ils étaient prêts à l’abandonner, qu’ils n’en voulaient plus, que de toutes façons il n’avait jamais été désiré. Qu’il fût né par erreur, que sa mère aurait mieux fait de faire dans la culotte que de le mettre au monde. Que ceci devait servir de leçon et que la prochaine fois il n’y couperait pas.

Le pauvre gosse n’avait qu’un mot à la bouche « pardon » qu’il répétait sans cesse en pleurant. Pour lui faire oublier ce passage, ils lui achetèrent un hamster. Hamster qui disparut dans le terrier d’une taupe au jardin. A ce moment là il passa des coups aux insultes.

T’es un crétin, un merdeux, le dernier des imbéciles. T’es même pas foutu de garder un hamster. Les insultes passaient au-dessus de sa tête et c’était déjà mieux que des coups. Mais là aussi les insultes devinrent de plus en plus violentes.

Un jour en partant en vacances, dans la voiture et en traversant un petit village, le père vit un clochard. Tien regardes tu finiras comme lui, dans la rue ou sous un pont, ton futur métier, et ne compte pas sur nous pour t’aider.

Quand ses frères partaient s’amuser, lui devait rester à la maison. Punit !! de quoi il ne le savait pas, il ne le savait jamais d’ailleurs. On le canalisait pour éviter le pire. Le pire de quoi ?

Une autre fois ils emmenèrent les garçons au cinéma. Lui deva retourner à la maison avec sa mère. Une punition de plus ! Une humiliation de plus. Ils ont mérité de regarder le film, pas lui, sans autre explication.

Puis arriva l’adolescence. Les frères en vadrouille, lui à la maison. Tu sortiras quand on te l’autorisera. Sans raison, sans motif, juste pour le mettre à l’écart, pour lui faire comprendre qui commande à la maison, qui est le chef, qui a l’autorité de décider.

Son envie de s’évader, de prendre le large était si grande que sa scolarité prit une claque aussi. La même claque qu’il avait dû accepter à répétition toutes ces années. Alors on le sortit de l’école, on lui fit faire une formation en comptabilité. Puis il passa comptable dans une société d’expertise-comptable.

Enfin un avenir qui lui souriait, mais pour autant un avenir non désiré, ne correspondant pas à se qu’il voulait. Il aurait préféré faire le clown dans un cirque ou devenir chanteur. S’il avait dit cela, son père l’aurait probablement tué.

Il est devenu majeur. Oh juste de quelques mois. Mais pour lui, cela sentait la liberté, cela respirait un avenir meilleur. Puis il fit la connaissance d’une fille. Il m’a dit qu’elle était aussi belle que sa mère, douce, calme, tendre. Ils passaient des heures à se promener, main dans la main. Un amour qu’il n’avait jamais reçu de la sorte. Pour lui c’était une princesse, sa princesse.

Alors il décida, après plusieurs mois de la présenter à ses parents. Sa mère était présente, puis son père rentra du travail. Qui c’est ? qu’est-ce qu’elle fout ici ? de quel droit tu emmènes quelqu’un ici ? puis il lui intima de dégager de son appartement, qu’elle n’était pas la bienvenue.

Trop, c’était trop pour le gars. Il avait supporté les claques, les insultes, mais jamais une telle honte d’avoir des parents si ignobles. Alors le lendemain il fit sa valise et voulu partir, quand son père se mit devant lui. Si tu parts ne reviens jamais plus ici car tu ne seras plus mon fils, les yeux remplis de colère et de haine, les poings levés comme s'il voulait en plus le cogner.

Après tout ce qu’il a vécu comme souffrance, comme peine, comme honte, est-ce que les paroles de son père avaient encore un sens à ses yeux ? je ne le crois pas. Il voulait fuir cet environnement, cet endroit devenu toxique, ou la haine et l’amertume régnait au quotidien. Ou l’amour parental n’avait jamais eu de sens pour lui, n’avait jamais été dirigé vers lui.

Sa décision était prise et pour une fois dans sa vie il fit ce pas, ce premier pas vers la liberté. Ce premier pas vers l’indépendance. Malheureusement pour lui, son premier amour déménagea avec ses parents dans une autre région et il se trouva seul face à cette nouvelle épreuve.

Mais peu importe, il laisse derrière lui 21 ans de souvenirs abjects et nauséabonds. Puis arriva un autre amour, platonique. Une fille maquillée façon Nina Hagen, Picasso se serait retourné dans sa tombe, une fille presque illettrée, sans éducation. Mais pour lui c’était mettre la honte à ses parents en retour.

Un mariage raté. Les parents ne sont pas venus prétextant un malaise de la mère. Un mariage qui ne dura que quelques mois. Puis se fût la séparation et le divorce. Il s’en fout. Il veut, il fait, il ne regarde pas à l’erreur, il ne calcul pas. Il s’autorise tout ce qu’on lui avait interdit toutes ses années. Il grimpe, il plonge, il remonte, il souffre encore mais c’est de ça faute alors ça passe.

Il travailla d’entreprise en entreprise. Se forma, devient expert dans son job. Et puis un jour on lui proposa de travailler en Afrique noire. Chef-comptable, un salaire cinq fois supérieur à celui qu’il touchait. Comment hésiter ? Pourquoi hésiter !

Partir, être loin des êtres qui lui ont fait tant de mal, le voilà qui maintenant tient sa revanche sur son passé. Alors oui, il part. sans remords, sans regrets, sans un regard vers le passé, juste une douce impression d’être quelqu’un d’autre. Une métamorphose, un renouveau.

Ces années de vacances, comme il les décrivait, lui apporta sérénité, bien être, bienveillance, bonheur. Il profita de cet environnement chaud, humide, pas seulement pour travailler, mais également pour voyager à l’intérieur du pays. Faire des connaissances, apprendre les coutumes, gouter à un maximum de plats. Cela le fit grandir, pas en taille, mais en savoir, en connaissance, en culture, en simplicité, en amitié.

On lui annonça par courrier que sa grand’ mère était décédée. Qu’il n’avait surtout pas besoin de se déplacer car elle était déjà enterrée, rien d’autre. Triste nouvelle pour lui car il l’aimait bien, elle lui avait appris à cuisiner de bons petits plats. Il ne lui en reste qu’un vague souvenir, aucune photo, rien.

Les années passèrent, puis dans un pays voisin, un coup d’état. Puis un autre coup d’état dans un autre pays voisin. La situation se dégradait un peu partout. Magouille, pot de vin, subtilisation de fonds provenant de l’aide internationale au profit des dirigeants du pays était devenu un sport journalier. La population elle, elle souffre. En silence, mais pas longtemps, le temps de se réveiller, de comprendre que la révolution était la solution. Puis devant l’importance de ce changement, il décida de rentrer.

Il trouva un appartement, un nouveau job de chef-comptable. Ses qualités, ses connaissances l’ont promu directeur financier. Le voilà devenu un autre homme. Un homme responsable, aimant diriger les autres, les former, les soutenir. On lui proposa un test Q.i. comme il en existe un peu partout. Le résultat un Q.i. de 141, si seulement ses parents pouvaient voir cela.

Lui qui était considéré comme un imbécile, un idiot, un bon à rien, comme quelqu’un qui n’arrivera à rien. Et bien pour lui la vérité est tout autre, et il en est fière. Fière de cette réussite, seul, sans soutien, sans aide. Fière de démontrer qu’avec de la volonté, de la persévérance on peu y arriver, certes il y a bien des obstacles à bousculer, mais quand tu es dans une barque si tu arrêtes de ramer tu n’arriveras jamais à bon port, et ne compte pas sur les poissons pour te pousser.

Jour après jour, pierre après pierre, il a construit sa vie, seul, avec acharnement, prenant, donnant, partageant sans compter, pour le plaisir, pour son bien-être, pour un avenir durable, par respect pour la vie et pour ce qu'elle apporte.

Ce qui un jour devait arriver, arriva. Son frère lui téléphona pour lui annoncer le décès du père. Il lui demanda s’il se déplacera pour assister aux funérailles. Bien qu’il ne l’ait plus vu depuis de nombreuses années, il décida d’y aller. Il y assista, sans sourciller, sans regarder le cercueil, comme si c’était celui d’un inconnu. Aucune émotion, juste de l'indiférence.

Il me raconta cette soirée, les regards curieux posés sur lui, de voir débarquer un disparu, un insensible à cette situation. Mais que savaient-ils de son passé ? Rien. Que savaient-ils de la souffrance qu’il a accumulé ? Rien. Alors oui il était là, bien là, mais la tête ailleurs, le regard vide, ignorant l’instant présent, ignorant les autres. Sa mère tenta une approche. Elle osa lui demander « Pourquoi ce silence ? Pourquoi plus de nouvelles ? Pourquoi cette haine ? »

Il lui répondit simplement « Ma souffrance je ne l’ai jamais partagée, la douleur de ces années à vos cotés auraient pût me tuer, m’anéantir, toi tu n’as rien dit, tu n’as rien fait, tu étais complice » Puis il salua les présents et s’en alla.

Il ne revit pas sa mère, mais il alla quand même à son enterrement. Ce jour-là, à ses frères il dit « Pour vous, une page se tourne encore une fois, pour moi il y a longtemps que les pages se sont tournées et le livre refermé, rangé, oublié, de mon deuxième livre personne n'en fait partie »

Aujourd’hui il vit une retraite bien méritée, pas dans le super luxe, mais d'une pension qui le met à l'abris du besoin, dans la sérénité d’une vie accomplie et bien remplie.

Je ne sais s’il y a une moralité à cette histoire, lui ne me l’a pas dit, il n’en dira rien, ce sera un secret, son secret, il me donna juste un regard malicieux, tendre et plein d’amour et je dois me contenter de cela.

Est-ce réellement une fiction ? Je ne sais plus quoi penser, le doute m’envahit. Une larme perle.