Ce récit, tiré de plusieurs pamphlets,
nous raconte les histoires d’un petit village médiéval, proche de Paris, entre
les années 1300 et 1350. Certains nous ont assuré qu’elles sont vraies,
réelles, que les faits relatés ont bien existés comme dans toute histoire.
Nous sommes encore au temps des
Francs. La cité, faite de maisons étroites, donnent sur la rue par leur mur
pignon et ont souvent une boutique au rez-de-chaussée. Elles s’élèvent en
hauteur pour l’habitation donnant vue sur ses rues étroites et sombres. Toutes
les maisons ne sont pas dédiées au commerce. Celles qui n’ont pas de commerce
ont souvent une étable ou une grange créant ainsi un mélange de vie urbaine et
de vie rurale.
A cette époque, point de
sanitaire. Le tout à l’égout ne fut inventé que quelques siècles plus tard. Les
besoins se faisaient dans des pots. Ces mêmes pots que l’on vidait par la fenêtre
au petit matin dans les rues en terre battue les transformant en rues boueuses.
Malheur au passant inconscient
qui n’y prenait garde, il risquait un arrosage d’urine dans l’indifférence et
le mépris le plus total. Cette cité comme d’autres, sentait mauvais, une odeur
âcre vous prenait à la gorge, amplifiée par les quelques rayons de soleil qui
pouvaient y pénétrer.
A part la seigneurie, qui vivait
dans l’opulence, grâce à leurs fermiers, il y avait cette catégorie de
privilégiés, habitants de ces maisons. Ces femmes et ces hommes qui
consacraient leur vie à servir ces nobles pour n’en récupérer que des miettes,
mais suffisant à les nourrir.
Et puis il y avait les autres,
les indésirables, les mendiants, ceux que l’on considérait comme de la vermine,
mais fort utile dans les tâches les plus dures, les plus horribles, ces taches
qui vous fragilise le corps au point de le rendre inapte à tout. Alors on les
acceptait même avec dégout.
Pour ceux-là point d’habitation,
ils vivaient dans la rue, dans les ordures en décompositions qui donnent chaud
le temps d’une nuit. Certains au fond de la forêt, sur de la mousse ou de fines
branches de bois, au risque de se faire dévorer par les loups.
D’autres plus chanceux, mais
rare, trouvaient refuge dans une grange ou une étable, quand l’habitant l’y
autorisait en échange d’un travail harassant.
C’est une époque où la médecine
ressemblait plus à du charlatanisme. On y pratiquait des méthodes qui
aujourd’hui vous enverraient en prison pour des années. Les saignées sur des
corps malades ont souvent propulsées la personne vers une destinée mortelle plus
rapidement qu’une hypothétique guérison. La mort, bien que prévisible était
plus attribuée à un phénomène extérieur, un chat noir devant la porte, une
personne ayant une mauvaise pensée envers le malade, plutôt que d’en attribuer
la cause à ces remèdes farfelus.
Un matin de juin, une femme
accoucha chez elle avec l’aide de nombreuses voisines. Ce bébé d’à peine 1,5 kg
avait une allure bizarre. Il était tordu, recroquevillé, déformé. Le corps en
forme de Z. il n’en fallut pas plus pour qu’une des présentes lança que c’est
l’œuvre du diable. Partons ou nous serons maudites et le malheur va s’abattre
sur nous et nos familles criait-elle en courant vers la sortie.
Des siècles plus tard ont su que
la scoliose dorsale n’était pas l’œuvre du diable, que cela pouvait même se
guérir. Mais à cet instant, même ceux qui se disaient être les médecins les
plus aguerris auraient réagi de la même manière que ces femmes étant dans
l’ignorance la plus totale sur le sujet.
Alors abandonnée, cette laissée
pour compte, enveloppa le bambin d’un petit linge blanc, traversa le village et
alla le déposer au bord de la route, près de la forêt. Elle pensa que si
c’était vraiment l’œuvre du diable, alors autant que les loups en fassent leur
festin.
Certes aujourd’hui nous trouvons
cela horrible, mais à cette époque c’était monnaie courante. On se débarrassait
des nouveaux nés de cette manière, même si l’enfant était normal mais que sa
seule présence n’était pas voulue.
Une nourrice en mal d’enfant, qui
venait de perdre ses six garçons d’une maladie infectieuse, comme cela arriva
très souvent, ramassa ce petit corps décharné, déformé, et l’emmena avec elle.
Personne ne le su. On attribua sa disparition
à une meute de loups qui traversait la région.
Les années passèrent puis un
jour, un homme, pas plus haut que le mètre, recroquevillé sur lui-même et
marchand avec difficulté, s’approcha du village. Sa mère adoptive avait
certainement dû lui raconter comment elle l’a trouvé, l’endroit ou il avait été
déposé, car sa venue n’avait qu’un seul but, retrouver sa véritable mère pour
lui demander explication.
Peine perdue, elle était décédée
depuis de nombreuses années, de faim, de maladie, personne ne put donner la
réponse. La forme de ses guibolles complètement vrillées, de son torse, petit,
tordu, écrasé, était surmonté à la hauteur du coup près de l’épaule gauche,
d’une immense boule. Atteint non seulement de la scoliose, il était également
devenu bossu.
La rumeur fila bon train, attira
tous les curieux du village, voir le monstre était devenu une attraction. On le
surnomma le nabot, le bossu, le diable. On le regardait avec insistance mais
personne n’osa s’approcher, le toucher. Lui parler risquait de vous transporter
en enfer. L’ignorance régnait en maitre. Lui s’en amusait.
Pour survivre il allait sur la
place des différents marchés. Touchez ma bosse, criait-il, elle vous portera
chance en réclamant quelques piécettes au passage. Personne n’osa s’approcher
mais quand cela se faisait, c’était du bout d’un doigt. La peur d’une
contagion, peur qu’un sort machiavélique traverse le corps et vous rende fou.
Peur de se retrouver en enfer avec lui.
Alors de la curiosité il passa au
rejet. On commença à le détester, à le craindre, car comme partout, quand on a
peur ont fini par raconter n’importe quoi. Des histoires qui le concernait
alors qu’on ne le connaissait pas. On finit par lui attribuer la faute aux
mauvaises récoltes, aux maladies, à la mort d’un homme dans son sommeil.
Quand une femme accouchait, elle
ne devait surtout pas penser à lui, au risque de voir son enfant dans le même
état. La bêtise, l’illettrisme, la stupidité, la rumeur, l’ignorance aggravait
son cas. On finit par lui attribuer toutes les turpitudes du moment. Ça
arrangeait tout le monde. Voilà le coupable idéal. Il est venu des enfers, son
corps le prouve.
Les villageois ne désiraient plus
qu’une seule chose, retrouver leur vie d’avant cette venue qui les avait
métamorphosés. Cette présence devenue indésirable par la perte de leurs
anciennes habitudes. Cette bête immonde qui selon les dires les mèneraient à
leur perte.
Un matin, alors qu’il dormait
dans un champ, les villageois sur précipitèrent sur lui. On le bâillonna, on le
ligota, puis on l’emmena sans autre forme de procès vers le pilori. On l’accusa
ensuite de tous les malheurs du village. Chaque femme, chaque homme qui avait
un reproche à formuler pour une chose qui lui était arrivé l’accusa d’en être
le responsable en passant à tour de rôle devant lui. On l’accusa même des
méfaits des années précédentes bien qu’il n’avait pas été là. C’est le diable,
vous comprenez, et avec le diable tout est possible.
Nabot ! avoue que tu es
responsable de tous ces crimes. Avoue pour qu’on en finisse. Mais que devait-il
avouer puisqu’il était innocent. A travers ses yeux je voyais la foule, qui au
fils des jours passa de la curiosité à l’angoisse, au doute, à la haine, puis à
la vindicte.
Après cette démonstration de
haine vint les jets de tomates, puis de pierre, la foule ne se refusant aucune
limite. Il faut le battre, l’écorcher vif, l’écarteler, des mots lancés par la
foule qui se déchaine. Des mots encore des mots, et des tortures à l’époque il
y en avait des centaines. Pourtant, personne n’osa s’approcher de lui pour les
pratiquer.
Le bougre, il regardait la foule
d’un léger sourire ne comprenant pas vraiment cette haine alors que quelques
jours auparavant il était une curiosité. On le laissa ainsi plusieurs jours,
sans manger, sans boire, et quand il réclamait un peu de nourriture, on lui
lançait des tomates à la figure en disant tien mange et en rigolant. Il n’avait
plus d’autre choix que de faire ses besoins dans sa culotte déjà humide
d’urine.
Personne n’osa mettre son
exécution en route, et les jours passant, l’odeur infecte qu’il dégageait,
finit par repousser les gens. Le pilori régnait seul au milieu de la place du
village. Plus personne ne s’en approcha. Alors on le libéra et on le jeta dans un cachot au fond d’un trou. Un soir, à minuit précis, le nabot ordonna au temps
de s’arrêter.
C’est peut-être de là que vient
l’expression, le crime de minuit. Qui sait ?
Quand les gens se levèrent, point
de soleil, la nuit régnait en maître. Comment cela est-il possible. Ils firent
venir des sorciers, des sorcières, mais aucun résultat. La nuit persistait. Il
devenait impossible de savoir si c’était l’heure de dormir, de se lever,
d’aller aux champs. Les semences ne prenaient plus. Les autres récoltes
flétrissaient. La famine gagna le village, le pays. Les gens devenaient fous.
Les morts s’amoncelaient.
Un homme se rappela que quelque
part un nabot s’y trouvait enfermé dans une cage. Il alla le trouver. Nabot
est-ce toi ? cette noirceur est-ce toi ? je suis le seul du village
qui n’ai jamais rien dit contre toi, n’ai jamais rien fait, tu peux me parler.
Le nabot lui répondit qu’au fond
de son trou la lumière n’est jamais venue. Et si cette noirceur c’est étendu au
reste du monde ça doit être par punition.
L’homme couru en rendre compte
aux survivants, rapportant les mots du nabot. Nous allons tous mourir si nous
ne faisons rien. La décision fut immédiatement prise, il faut libérer le nabot,
lui demander pardon du mal qu’on lui a fait, ce qui fut fait dans la foulée.
On lui prépara un bain chaud, de
nouveaux vêtements qu’il fallut adapter à son corps, on lui apporta à manger,
ceux qui étaient encore présent vinrent lui caresser la bosse, pas du bout d’un
doigt, non, des deux mains même.
A minuit précis, le nabot ordonna
alors au temps de reprendre son court. Le lendemain matin, tous les survivants
lui rendirent visite, s’excusèrent, on lui offrit tout ce dont il avait besoin.
On l’assistait, on l’aidait. On lui rendait visite du monde entier, car
maintenant il était craint.
On lui proposa des fortunes, des
maisons, des terrains, des femmes, des animaux, il refusa tout. Il ne demanda
qu’une chose en retour, c’est que son infirmité comme celle de ses semblables
ne soient plus vilipendé, que le respect à son infirmité soit reconnu.
Il voulu une petite maison en
bois près de la forêt, une brebis pour le lait, quelques poules pour les œufs.
Tout cela lui fut offert de bonne grâce en espérant ne plus subir la noirceur
d’une nuit sans lendemain. Il y vécu plusieurs années et ne posa en retour
qu’une dernière volonté, celle d’être enterré près de sa véritable mère. Cette
demande fut soigneusement consignée pour qu’elle ne soit pas oubliée.
La durée de vie des paysans était
courte, le dur labeur des champs y étant pour quelque chose, la malnutrition et
les maladies également. Mais que dire d’une personne dont le corps déformé
refusait tout acte violent ou pénible. Alors oui, pour ceux-là la durée fut
divisée par deux. Il mourut jeune pour nous mais vieux pour cette époque.
Quand la nouvelle fut rapportée,
les villageois se précipitèrent pour emporter son corps, bruler sa cabane en
bois, assassiner tous les animaux. Son corps fut apporté à un bourreau qui le
découpa en morceaux. Chaque partie fut envoyée dans des destinations opposées
et lointaines avec pour ordre de les réduire en cendres et qu’elles soient
ensuite dispersées par le vent.
Voici comment prit fin la vie
d’un homme qui n’avait jamais voulu qu’une chose, retrouver sa mère et sa terre
natale. Dans la semaine qui suivit ces actes, la peste noire traversa le pays
qui décima la population entière. Un seul homme survécu, celui qui le sorti du
cachot, celui qui ne l’a jamais vilipendé, et si cette histoire rédigée en pamphlets
nous est parvenue c’est bien grâce à lui.

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