Chapitre II - Le nabot


Ce récit, tiré de plusieurs pamphlets, nous raconte les histoires d’un petit village médiéval, proche de Paris, entre les années 1300 et 1350. Certains nous ont assuré qu’elles sont vraies, réelles, que les faits relatés ont bien existés comme dans toute histoire.

Nous sommes encore au temps des Francs. La cité, faite de maisons étroites, donnent sur la rue par leur mur pignon et ont souvent une boutique au rez-de-chaussée. Elles s’élèvent en hauteur pour l’habitation donnant vue sur ses rues étroites et sombres. Toutes les maisons ne sont pas dédiées au commerce. Celles qui n’ont pas de commerce ont souvent une étable ou une grange créant ainsi un mélange de vie urbaine et de vie rurale.

A cette époque, point de sanitaire. Le tout à l’égout ne fut inventé que quelques siècles plus tard. Les besoins se faisaient dans des pots. Ces mêmes pots que l’on vidait par la fenêtre au petit matin dans les rues en terre battue les transformant en rues boueuses.

Malheur au passant inconscient qui n’y prenait garde, il risquait un arrosage d’urine dans l’indifférence et le mépris le plus total. Cette cité comme d’autres, sentait mauvais, une odeur âcre vous prenait à la gorge, amplifiée par les quelques rayons de soleil qui pouvaient y pénétrer.

A part la seigneurie, qui vivait dans l’opulence, grâce à leurs fermiers, il y avait cette catégorie de privilégiés, habitants de ces maisons. Ces femmes et ces hommes qui consacraient leur vie à servir ces nobles pour n’en récupérer que des miettes, mais suffisant à les nourrir.

Et puis il y avait les autres, les indésirables, les mendiants, ceux que l’on considérait comme de la vermine, mais fort utile dans les tâches les plus dures, les plus horribles, ces taches qui vous fragilise le corps au point de le rendre inapte à tout. Alors on les acceptait même avec dégout.

Pour ceux-là point d’habitation, ils vivaient dans la rue, dans les ordures en décompositions qui donnent chaud le temps d’une nuit. Certains au fond de la forêt, sur de la mousse ou de fines branches de bois, au risque de se faire dévorer par les loups.

D’autres plus chanceux, mais rare, trouvaient refuge dans une grange ou une étable, quand l’habitant l’y autorisait en échange d’un travail harassant.

C’est une époque où la médecine ressemblait plus à du charlatanisme. On y pratiquait des méthodes qui aujourd’hui vous enverraient en prison pour des années. Les saignées sur des corps malades ont souvent propulsées la personne vers une destinée mortelle plus rapidement qu’une hypothétique guérison. La mort, bien que prévisible était plus attribuée à un phénomène extérieur, un chat noir devant la porte, une personne ayant une mauvaise pensée envers le malade, plutôt que d’en attribuer la cause à ces remèdes farfelus.

Un matin de juin, une femme accoucha chez elle avec l’aide de nombreuses voisines. Ce bébé d’à peine 1,5 kg avait une allure bizarre. Il était tordu, recroquevillé, déformé. Le corps en forme de Z. il n’en fallut pas plus pour qu’une des présentes lança que c’est l’œuvre du diable. Partons ou nous serons maudites et le malheur va s’abattre sur nous et nos familles criait-elle en courant vers la sortie.

Des siècles plus tard ont su que la scoliose dorsale n’était pas l’œuvre du diable, que cela pouvait même se guérir. Mais à cet instant, même ceux qui se disaient être les médecins les plus aguerris auraient réagi de la même manière que ces femmes étant dans l’ignorance la plus totale sur le sujet.

Alors abandonnée, cette laissée pour compte, enveloppa le bambin d’un petit linge blanc, traversa le village et alla le déposer au bord de la route, près de la forêt. Elle pensa que si c’était vraiment l’œuvre du diable, alors autant que les loups en fassent leur festin.

Certes aujourd’hui nous trouvons cela horrible, mais à cette époque c’était monnaie courante. On se débarrassait des nouveaux nés de cette manière, même si l’enfant était normal mais que sa seule présence n’était pas voulue.

Une nourrice en mal d’enfant, qui venait de perdre ses six garçons d’une maladie infectieuse, comme cela arriva très souvent, ramassa ce petit corps décharné, déformé, et l’emmena avec elle.

 Personne ne le su. On attribua sa disparition à une meute de loups qui traversait la région.

Les années passèrent puis un jour, un homme, pas plus haut que le mètre, recroquevillé sur lui-même et marchand avec difficulté, s’approcha du village. Sa mère adoptive avait certainement dû lui raconter comment elle l’a trouvé, l’endroit ou il avait été déposé, car sa venue n’avait qu’un seul but, retrouver sa véritable mère pour lui demander explication.

Peine perdue, elle était décédée depuis de nombreuses années, de faim, de maladie, personne ne put donner la réponse. La forme de ses guibolles complètement vrillées, de son torse, petit, tordu, écrasé, était surmonté à la hauteur du coup près de l’épaule gauche, d’une immense boule. Atteint non seulement de la scoliose, il était également devenu bossu.

La rumeur fila bon train, attira tous les curieux du village, voir le monstre était devenu une attraction. On le surnomma le nabot, le bossu, le diable. On le regardait avec insistance mais personne n’osa s’approcher, le toucher. Lui parler risquait de vous transporter en enfer. L’ignorance régnait en maitre. Lui s’en amusait.

Pour survivre il allait sur la place des différents marchés. Touchez ma bosse, criait-il, elle vous portera chance en réclamant quelques piécettes au passage. Personne n’osa s’approcher mais quand cela se faisait, c’était du bout d’un doigt. La peur d’une contagion, peur qu’un sort machiavélique traverse le corps et vous rende fou. Peur de se retrouver en enfer avec lui.

Alors de la curiosité il passa au rejet. On commença à le détester, à le craindre, car comme partout, quand on a peur ont fini par raconter n’importe quoi. Des histoires qui le concernait alors qu’on ne le connaissait pas. On finit par lui attribuer la faute aux mauvaises récoltes, aux maladies, à la mort d’un homme dans son sommeil.

Quand une femme accouchait, elle ne devait surtout pas penser à lui, au risque de voir son enfant dans le même état. La bêtise, l’illettrisme, la stupidité, la rumeur, l’ignorance aggravait son cas. On finit par lui attribuer toutes les turpitudes du moment. Ça arrangeait tout le monde. Voilà le coupable idéal. Il est venu des enfers, son corps le prouve.

Les villageois ne désiraient plus qu’une seule chose, retrouver leur vie d’avant cette venue qui les avait métamorphosés. Cette présence devenue indésirable par la perte de leurs anciennes habitudes. Cette bête immonde qui selon les dires les mèneraient à leur perte.

Un matin, alors qu’il dormait dans un champ, les villageois sur précipitèrent sur lui. On le bâillonna, on le ligota, puis on l’emmena sans autre forme de procès vers le pilori. On l’accusa ensuite de tous les malheurs du village. Chaque femme, chaque homme qui avait un reproche à formuler pour une chose qui lui était arrivé l’accusa d’en être le responsable en passant à tour de rôle devant lui. On l’accusa même des méfaits des années précédentes bien qu’il n’avait pas été là. C’est le diable, vous comprenez, et avec le diable tout est possible.

Nabot ! avoue que tu es responsable de tous ces crimes. Avoue pour qu’on en finisse. Mais que devait-il avouer puisqu’il était innocent. A travers ses yeux je voyais la foule, qui au fils des jours passa de la curiosité à l’angoisse, au doute, à la haine, puis à la vindicte.

Après cette démonstration de haine vint les jets de tomates, puis de pierre, la foule ne se refusant aucune limite. Il faut le battre, l’écorcher vif, l’écarteler, des mots lancés par la foule qui se déchaine. Des mots encore des mots, et des tortures à l’époque il y en avait des centaines. Pourtant, personne n’osa s’approcher de lui pour les pratiquer.

Le bougre, il regardait la foule d’un léger sourire ne comprenant pas vraiment cette haine alors que quelques jours auparavant il était une curiosité. On le laissa ainsi plusieurs jours, sans manger, sans boire, et quand il réclamait un peu de nourriture, on lui lançait des tomates à la figure en disant tien mange et en rigolant. Il n’avait plus d’autre choix que de faire ses besoins dans sa culotte déjà humide d’urine.

Personne n’osa mettre son exécution en route, et les jours passant, l’odeur infecte qu’il dégageait, finit par repousser les gens. Le pilori régnait seul au milieu de la place du village. Plus personne ne s’en approcha. Alors on le libéra et on le jeta dans un cachot au fond d’un trou. Un soir, à minuit précis, le nabot ordonna au temps de s’arrêter.

C’est peut-être de là que vient l’expression, le crime de minuit. Qui sait ?

Quand les gens se levèrent, point de soleil, la nuit régnait en maître. Comment cela est-il possible. Ils firent venir des sorciers, des sorcières, mais aucun résultat. La nuit persistait. Il devenait impossible de savoir si c’était l’heure de dormir, de se lever, d’aller aux champs. Les semences ne prenaient plus. Les autres récoltes flétrissaient. La famine gagna le village, le pays. Les gens devenaient fous. Les morts s’amoncelaient.

Un homme se rappela que quelque part un nabot s’y trouvait enfermé dans une cage. Il alla le trouver. Nabot est-ce toi ? cette noirceur est-ce toi ? je suis le seul du village qui n’ai jamais rien dit contre toi, n’ai jamais rien fait, tu peux me parler.

Le nabot lui répondit qu’au fond de son trou la lumière n’est jamais venue. Et si cette noirceur c’est étendu au reste du monde ça doit être par punition.

L’homme couru en rendre compte aux survivants, rapportant les mots du nabot. Nous allons tous mourir si nous ne faisons rien. La décision fut immédiatement prise, il faut libérer le nabot, lui demander pardon du mal qu’on lui a fait, ce qui fut fait dans la foulée.

On lui prépara un bain chaud, de nouveaux vêtements qu’il fallut adapter à son corps, on lui apporta à manger, ceux qui étaient encore présent vinrent lui caresser la bosse, pas du bout d’un doigt, non, des deux mains même.

A minuit précis, le nabot ordonna alors au temps de reprendre son court. Le lendemain matin, tous les survivants lui rendirent visite, s’excusèrent, on lui offrit tout ce dont il avait besoin. On l’assistait, on l’aidait. On lui rendait visite du monde entier, car maintenant il était craint.

On lui proposa des fortunes, des maisons, des terrains, des femmes, des animaux, il refusa tout. Il ne demanda qu’une chose en retour, c’est que son infirmité comme celle de ses semblables ne soient plus vilipendé, que le respect à son infirmité soit reconnu.

Il voulu une petite maison en bois près de la forêt, une brebis pour le lait, quelques poules pour les œufs. Tout cela lui fut offert de bonne grâce en espérant ne plus subir la noirceur d’une nuit sans lendemain. Il y vécu plusieurs années et ne posa en retour qu’une dernière volonté, celle d’être enterré près de sa véritable mère. Cette demande fut soigneusement consignée pour qu’elle ne soit pas oubliée.

La durée de vie des paysans était courte, le dur labeur des champs y étant pour quelque chose, la malnutrition et les maladies également. Mais que dire d’une personne dont le corps déformé refusait tout acte violent ou pénible. Alors oui, pour ceux-là la durée fut divisée par deux. Il mourut jeune pour nous mais vieux pour cette époque.

Quand la nouvelle fut rapportée, les villageois se précipitèrent pour emporter son corps, bruler sa cabane en bois, assassiner tous les animaux. Son corps fut apporté à un bourreau qui le découpa en morceaux. Chaque partie fut envoyée dans des destinations opposées et lointaines avec pour ordre de les réduire en cendres et qu’elles soient ensuite dispersées par le vent.

Voici comment prit fin la vie d’un homme qui n’avait jamais voulu qu’une chose, retrouver sa mère et sa terre natale. Dans la semaine qui suivit ces actes, la peste noire traversa le pays qui décima la population entière. Un seul homme survécu, celui qui le sorti du cachot, celui qui ne l’a jamais vilipendé, et si cette histoire rédigée en pamphlets nous est parvenue c’est bien grâce à lui.


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